Les Jeux commencent à peine et le drame frappe à la porte. Il est présent à tout instant dans un 10 000 m d'anthologie.
Deux hommes s'affrontent. D'une part Gordon Pirie, un Britannique qui a porté le record du monde du 5000 m à 13'36"8 ; de l'autre Vladimir Kuts, un Soviétique qui a amélioré sensiblement le record mondial du 10 000 m en 28'30"4.
Kuts se trouve confronté à un problème : Comment se débarrasser de Pirie qui attend patiemment le dernier tour pour libérer son sprint ?
Dans une ambiance hostile, Kuts, dont le seul tort est d'être Russe, va se battre comme un forcené pour battre Pirie.
Une ombre plane sur cette épreuve : l'absence du Hongrois Sandor Iharos, prédécesseur de Pirie et de Kuts aux palmarès des records, qui a fui Budapest, peu avant les Jeux. Kuts le sait ; il veut dès lors démontrer qu'il est bien le meilleur, que personne ne pourrait le devancer.
Il démarre comme s'il s'agissait d'un 1500 m : 61"4 au premier tour. Pirie n'est pas surpris : il s'attendait à une attaque initiale. Kuts demeure en tête, sans se soucier apparemment de son rival. De temps en temps, cependant, il accélère brutalement sur 60 ou 80 m.
Pirie tient aisément. La mi-course est atteinte en 14'6"8.
Seul Pirie demeure dans la foulée du Russe.
Au 21ème tour, après avoir résisté aux multiples et incessants démarrages de son adversaire, soudain Pirie, comme foudroyé, flageole sur ses jambes.
Aux 8500 m, inexorablement, Kuts achève son travail de démolisseur par une ultime accélération qui aura raison des dernières ressources de l'Anglais. Kuts gagne en 28'45"6. Pirie ne termine que 8ème.
En cet après-midi inaugural, la victoire de Charles Dumas, qui franchit 2,12 m en hauteur, passe quelque peu inaperçue. Seul l'Australien Charles Porter suscite quelqu'enthousisme en enlevant une inattendue 2ème place evec un bond de 2,10 m. Le Français Maurice Fournier termine à la 11ème place avec 1,90 m.
Bobby Morrow a enlevé le 100 m devant son compatriote Thane Baker. Morrow a plané sur cette finale courue face à un vent violent, ce qui explique les temps moyens. Morrow est en effet crédité de 10"5 seulement. Il lui a fallu faire preuve de grandes ressources physiques et nerveuses pour surmonter les rafales qui atteignaient parfois 10m/sec.
Sur 400 m, l'une des plus monumentales surprises des Jeux est enregistrée. Courue deux heures après les demi-finales, la finale revient à l'inattendu Charles Jenkins, un Américain qui a couru sagement et qui a abordé l'ultime ligne droite avec 4 à 5 m de retard sur Jones. Sa fin de course fluide, sans à coups, lui permet d'émerger non sans être inquiété par un formidable retour de l'Allemand Karl Friedrich Haas.
Le vent pèse également très lourd sur le saut en longueur. Sa force passe de 0 à plus de 17m/sec sans préavis. Gregory Bell, merveilleux styliste, parvient cependant à la faveur d'une accalmie, à franchir 7,83 m. Ce bond méritoire lui vaut la médaille d'or.
Le 50 km marche revient au Néo-Zélandais Norman Read.
Encore une surprise au marteau : l'Américain Harold Connolly devance le Soviétique Krivonosov.
Une jolie Tchécoslovaque, Olga Fikotova, a provoqué une certaine sensation en gagnant le disque féminin.
Betty "Baby" Cuthbert, âgée de 18 ans, enlève le 100 m devant 100 000 spectateurs extasiés. Betty Cuthbert, qui était encore inconnue 6 mois plus tôt, surclasse toutes ses rivales, à commencer par l'Allemande de l'Est Christa Stubnik qu'elle laisse à 2 m.
Le vent souffle très fort pendant le lancer du javelot et il n'est pas facile de s'adapter aux rafales tourbillonnantes qui rabattent ou font se cabrer les engins. Le Polonais Sidlo, qui est le meilleur technicien, paraît assuré de la victoire grâce à son 3ème essai à 79,98 m. Il ne reste plus qu'un seule tentative et Sidlo devance le Russe Cybulenko de 48 cm. Sidlo juge inutile d'observer le dernier lancer du Norvégien Egil Danielsen. Il ne s'inquiète que quand il voit planer, bien au-dessus de sa tête, le javelot rouge, en métal, que Danielsen a su placer sur la bonne orbite. Le javelot, longtemps maintenu en l'air, va se ficher bien au-delà de la ligne des 80 m, bien au-delà du record du monde : 85,71 !
45 minutes plus tôt, Danielsen, 6ème qualifié sur 6, avait failli être éliminé de la finale par le Français Michel Macquet : il ne s'en était fallu que de 76 cm.
Le vent souffle trop fort pour que le record du monde puisse être menacé dans le 800 m. Cette finale, qui offre une saisissante opposition de styles entre les hommes de train et les finisseurs est très ouverte. Les finisseurs auront gain de cause, car le vent aura vite épuisé les réserves de ceux qui auront osé faire la course en tête. Sowell tiendra pourtant pendant 700 m, après être passé à mi-parcours en 52"6 et avant de céder sous l'attaque du Britannique Derek Johnson qui fera figure de vainqueur jusqu'à 20 m du fil. Mais l'Anglais sera brutalement frainé par d'énormes rafales qui auront moins de prise sur l'Américain Tom Courtney. Courtney, dans un prodigieux sursaut, passera le Britannique dans les dernières foulées et l'emportera d'1/10ème, en 1'47"7.
A la perche, le révérend Bob Richards s'assure un nouveau coin de paradis olympique en franchissant 4,56 m avec une perche métallique. Bob Gutowski se classe 2ème. A la 3ème place, un Grec, Georgios Roubanis, franchit 4,50 m.
Bobby Morrow affronte sur 200 m le champion sortant Andy Stanfield. Les deux hommes courent côte à côte aux 3ème et 4ème couloirs. Stanfield prend d'abord un léger avantage dans le virage, mais Morrow, de son allure coulée, passe son rival à 50 m du fil et le bat d'un mètre en 20"6. Morrow égale le record du monde.
En longueur, la gracieuse Polonaise Elzbieta Kazesinska franchit 6,35 m : record du monde égalé.
Adhémar Ferreira da Silva conserve son titre au triple saut, grâce à un triple bond de 16,35 m. Mais sa victoire, longtemps remise en cause par l'Islandais Einarsson, ne se dessine qu'au 4ème essai.
Au disque, Al Oerter frappe d'entrée un grand coup. Trouvant la trajectoire idéale, il réussit à son premier essai le meilleur jet de sa carrière naissante, 56,36 m. Il sera suffisant pour lui assurer le premier de ses 4 titres olympiques.
4 jours après leur inoubliable 10 000 m, Kuts et Pirie sont à nouveau face à face dans le 5000 m. Kuts ne s'embarrasse pas plus de tactique que précédemment.
Au 3000, Pirie doit à nouveau baisser pavillon. Il termine à 11" du Russe. A 29 ans, Kuts est au sommet de sa forme.
Le 110 m haies laisse un goût d'amertume. Jack Davis est au sommet de son art. Il accomplit sa plus belle course, mais il trouve sur sa route Lee Calhoun. Il faudra un examen attentif du film d'arrivée pour départager les deux hommes. Pour quelques centimètres, Calhoun efface à jamais le rêve olympique de Davis. Les deux athlètes ont réalisé 13"5 malgré un fort vent debout.
Au poids, Parry O'Brien dépasse les 19 m ; mais derrière lui déjà s'affirme Nieder.
Au javelot, Dana Zatopkova se classe 4ème, loin derrière la Soviétique Jaunzeva.
Le 400 m haies est l'apanage d'un athlète de rare talent : Glenn Davis. 6 mois plus tôt, il n'avait encore jamais couru sur 400 m haies. A Melbourne, pour sa 8ème course sur la distance, il devient champion olympique devant ses compatriotes Eddie Southern et Joshua Culbreath.
En finale du 3000 m steeple, Chris Brasher a suivi Rozsnyoi, Disley, Larsen avant de les laisser sur place dans le dernier tour. Brasher sera d'abord disqualifié pour avoir "gêné ses adversaires, mais le jury d'appel reviendra sur cette décision, 3 heures plus tard, en tenant compte des témoignages de Rozsnyoi et Larsen, qui, sportivement, démontrent que la faute de Brasher était involontaire.
La Soviétique Tamara Tychkievitch, 1,73 m pour 110 kg, remporte le poids.
Betty Cuthbert remporte sa deuxième victoire individuelle sur 200 m, à nouveau devant l'Allemande de l'Est Christa Stubnick.
Sur les 42,195 km du marathon, Emil Zatopek livre sa dernière grande bataille.
Quand le départ du marathon est donné en début d'après-midi, Alain Mimoun sait que le temps sera pour lui. Le soleil est sorti des nuages, ajoutant ainsi à la confiance du Français.
Les 10 premiers kilomètres sont marqués par des tentatives d'échappée des Finlandais Kotila et Oksanen qui sont bientôt rejoints par les Soviétiques Filine et Ivanov et par l'Américain Kelly.
Au 15ème km, la chaleur est devenue intense ; la sélection s'est déjà faite. Ils ne sont plus que 6 coureurs en tête dont Mimoun qui ne voit pas Emil Zatopek.
Alors le Français n'hésite plus. Quand peu avant la mi-course, Kelly démarre , il saute dans sa foulée ; puis quand il sent l'Américain faiblir, il passe en tête. 200 m plus loin, Kelly est lâché. Mais il reste encore 21 km à couvrir.
Au contrôle de la mi-épreuve, Mimoun a viré en serrant de près le piquet marquant la fin de l'aller du marathon.
Mimoun fait un sourire en croisant ses adversaires pour bien leur montrer qu'il est décidé à tenir jusqu'au bout. Mimoun voit d'abord Kelly, à l'agonie, puis les Soviétiques Filine et Ivanov très fatigués eux aussi. Mimoun leur adresse un petit signe de la main. Voici maintenant Zatopek. Mimoun se dit alors : "Zatopek a perdu, je ne peux plus perdre."
Brusquement, Mimoun ressent une étrange lassitude. Au 30ème km, ses traits se sont creusés, son regard est devenu fixe ; sa courte foulée est devenue cahotante. C'est la terrible défaillance du 30ème km qu'il faut franchir sous peine d'effondrement.
Sans cesse une idée lancinante lui revient à l'esprit : 1900 Théato, 1928 El Ouafi...tous les 28 ans un Français est champion olympique du marathon.
Il sait aussi que Zatopek n'est plus invulnérable.
Sur le bitume brûlant, Mimoun, ivre de fatigue, résiste aux affres de l'abandon.
Derrière lui Mihalic passe avec une minute de retard sur le Français. Zatopek vient en 6ème position méconnaissable. Il a été tenté de boire au contrôle des 30 km, de s'asperger d'eau fraîche avec une éponge.
Mimoun avance, enfermé dans son rêve, peuplé d'étranges visions. Il a cru un instant que le stade était à quelques hectomètres alors qu'il restait encore 10 km à couvrir.
Puis il voit le pont qui est à 2 km du stade.
Mimoun s'engouffre dans le tunnel, dont il ressort, en pleine lumière, déjà auréolé de gloire.
Encore 300 m à couvrir, 300 m d'euphorie.
Soudain apparaît Zatopek, qui termine 6ème et s'effondre sur la pelouse. Puis le Tchécoslovaque se relève et se dirige vers Mihalic qu'il croit être le vainqueur. Mais Mimoun lui fait signe et Zatopek comprend. Il va vers le Français et lui dit simplement : "C'est bien ton tour..."
Un Irlandais du nom de Ron Delany triomphe dans un magnifique 1500 m.
Longtemps, Delany a traîné en queue de peloton. Après, un 400 m relativement rapide, mené par le Néo-Zélandais Murray Halberg, l'allure a considérablement baissé. L'Anglais Brian Hewson temporise, il compte sur sa pointe de vitesse terminale. pour le Britannique, comme pour l'Australien Landy, ce sera une course de dupes. Aux 1000m, Delany est encore en 9ème position, à près de 10 m des hommes de tête. Alors que le sprint est lancé, Delany remonte un à un ses adversaires et aborde l'ultime ligne droite au niveau de Hewson. Il couvre les derniers 300 m en 38"8, ce qui ne s'est encore jamais vu dans un 1500 m international. Landy ne termine que 3ème, un inconnu, l'Allemand de l'Est Richtzen Haim est revenu de loin pour enlever la médaille d'argent en 3'42". Mais il est loin du vainqueur, crédité de 3'41"2.
Les relais masculins sont dominés par les Américains.
Dans le 4x400 m, Lou Jones, qui précède Mashburn, Jenkins et Courtney trouve une compensation à ses déboires du 400 m individuel.
Dans le 4x100 m, le vieux record établi aux Jeux de Berlin, en 1936 est effacé en 39"5 par le quatuor Murchison, King, Baker et Morrow. Ce dernier remporte ainsi son 3ème titre.
Dans le 4x100 m féminin, le relais australien devance celui de la Grande-Bretagne en 44"5 grâce à une formidable course de Betty Cuthbert qui, tout comme Morrow est couronnée pour la 3ème fois.
En hauteur féminine, l'Américaine Mildred McDaniel, qui est l'une des premières spécialistes à utiliser le ventral, franchit 1,76 m et gagne avec la confortable avance de 9 cm.